La preuve
Tour internet des maisons d’éditions jeunesse, histoire de collecter les adresses où envoyer un manuscrit, un conte pour enfant en l’occurrence. Je commence par Gallimard Jeunesse et son impressionnante interface d’envoi de fichiers word en ligne, brochage chez copytime et envoi à Actes Sud Junior et Thierry Magnier. Mon ami Martin me conseille le Rouergue et me recommande aussi à Genevière Brisac. Qu’aurais-je fait sans lui cette année ? Il va falloir gérer la dette, très délicatement, ni comme la plupart des gens, chez lesquels elle caille invariablement en ressentiment, par une corruption mécanique du moult caramel de la gratitude, ni comme un larron qui s’y installerait parce que bon, c’est si facile, finalement, de manger (i mangioni ! dirait ma mère avec beaucoup de mépris dans la voix). D’un autre côté je suis heureux, à chaque fois, d’être en dette, c’est une prise en charge, c’est une promesse, une épreuve, un lien fort. Et cette fable de la Fontaine sous la main pour se donner du temps :
« Le Lion et le Rat
Il faut, autant qu’on peut, obliger tout le monde
On a souvent besoin d’un plus petit que soi.
De cette vérité deux fables feront foi,
Tant la chose en preuves abonde.
Entre les pattes d’un lion
Un rat sortit de terre assez à l’étourdie.
Le roi des animaux, en cette occasion,
Montra ce qu’il était et lui donna la vie.
Ce bienfait ne fut pas perdu.
Quelqu’un aurait-il jamais cru
Qu’un lion d’un rat eût affaire ?
Cependant il advint qu’au sortir des forêts
Ce lion fut pris dans des rets,
Dont ses rugissements ne le purent défaire.
Sire rat accourut, et fit tant par ses dents
Qu’une maille rongée emporta tout l’ouvrage.
Patience et longueur de temps
Font plus que force ni que rage. »
Bon, mais pour l’instant je fais provision de mots.
Demain j’envoie mon conte au Rouergue. J’ignore s’il est susceptible de correspondre à une collection existante mais c’est de toute façon quelque chose que Sylvie Gracia me lise. Je lui avais envoyé Pertes humaines dédicacé à l’époque mais elle ne m’a pas répondu. Deux solutions possibles : soit je me trompe de famille, soit la porte est lourde à pousser. Mon amie Sarah ajouterait : « Soit elle est très occupée et c’est tout, tu es passé à la trappe tout bêtement ». Mon amie Sarah est une femme qui ne croit pas aux démons.
Je suis certain de l’efficacité de mon petit conte, mais je n’ai pas tendu son écriture, je voulais qu’elle se charge de poussières inutiles, qu’elle ressemble un peu à un mouton, à l’opposé du poli souvent impeccable et un peu triste parfois de la littérature enfantine.
La semaine dernière nous avons regardé ensemble avec B* un film sur la vie du Caravage, puis sur internet quelques uns de ses tableaux. A quatre ans et demi, elle est allé expliquer à sa mère que finalement, elle préférait Caravage à Miro, sans que je lui ai soufflé le moins du monde cette hiérarchie (mais bon, je suis d’accord avec elle). Miro ils l’étudient en classe (dans la bonne école du quartier, celle qui transforme tous les parents de l’arrondissement, fans de la LCR compris, en réactionnaires de droite ennemis mortels de la carte scolaire).
Si ces grandes maisons ne veulent pas de mon petit conte, je crois que j’hésiterai véritablement entre le démarchage fastidieux des micro-structures, qui sous le couvert de leur « passion pour le livre », de leur « engagement total aux côtés de leurs auteurs », sont réputées être des huis-clos sanglants où se joue le drame d’une écriture collective (certaines échappent à cette règle évidemment) ; j’hésiterais donc, entre cette mort par étouffement et la publication sur une plateforme en ligne. Mon amie Caroline H. revient de NY où elle a assisté à un symposium sur l’état de l’édition américaine. Les graphiques l’ont traumatisés : explosion du livre électronique, effondrement de l’édition papier. Elle mimait les deux flèches qui se croisaient avec les bras, les doigts tendus, elle m’a dit : « Tu te rends compte ?! ». Oui oui, je me rends compte. La preuve.
Commentaires (7) [Permalien]




caravage c’est bien joli, mais je te recommande ma décollation préférée, celle d’Artemisia Gentileschi, ça c’est de la pure violence. Sur celui de caravage, il y a une sorte de distance entre judith et l’acte. Dans celui d’artemisia, elle s’est relevée les manches, et on sent les muscles crispés. Et la servante, au lieu d’être gentiment derrière est carrément à genoux sur le pauvre holopherne, pour le maintenir pendant son supplice. En plus c’est un tableau d’1,60 de haut. quand tu prends ça dans ta face au détour d’un musée, tu deviens humble. et tu arrêtes d’embêter les filles…
Artemisia avait parait il une vendetta larvée contre les mâles. Ben, moi je dis : respect.
Cette grande angoisse devant le livre électronique a quelque chose d’une peur millénariste, non ? Je viens d’écrire puis d’effacer mes confession d’une ex-fétichiste du livre papier. Je préfère changer de sujet et dire que B* est épatante.
comme dit panzani, l’important c’est ce qu’il y a dans la boite
sans cela, j’aurais une plume d’oie, un encrier de cristal, des tâches d’encre sur les doigts, et je t’écrirais sur un parchemin au lieu de te tapoter mes pensées.
mais je suis d’accord : les livres c’était bien joli, et savoir qu’une bibliothèque de 3000 livres tiendra dans une main est déstabilisant, et désagréable.
et d’ailleurs, la vidéo a tué la peinture, et depuis l’apparition de l’informatique, les peintres, graphistes, artistes, plasticiens ont disparu.
heureusement pour nous.
tu connais le gentileschi ?
Comment s’est y pas que je me fait exploser la truffe là ! ;)
Alors bon, soyons méthodique :
1. Artemisia Gentileschi, son tableau est très beau et effectivement plus réaliste que celui du Caravage, plus « fort », mais… je préfère justement cette impression chez le Caravage que Judtih découpe une motte de beurre. On a l’impression que la tête se découpe toute seule, qu’elle était pré-découpée et, quelque part, c’est cela. Le tableau du Caravage dit « cette scène est une scène qui a déjà eu lieu, une scène fatale où chacun joue son rôle comme sur des roulettes ». Qui plus est, la rigidité des deux femmes renforce la complexité et le désordre de la zone de la décollation. Chez Caravage Judith a peur du sang, elle ne veut pas se tâcher, tandis que chez Gentileschi c’est presque la femme du boucher, elle vide un poulet. Chez Caravage il y a aussi cette main incroyable qui semble vouloir saisir le jet de sang comme un bouquet d’iris. Mais bon je prends les deux si on me les donne et le Gentileschi est magnifique de rudesse.
2. Pas de peur millénariste devant le livre électronique… puisque c’est une réalité statistique. Il ne s’agit pas de prévoir l’apocalypse, elle a lieu, chiffres à l’appui. Quant à moi j’adore tout ce qui est web&co. Je m’inquiète seulement du modèle économique sous-jacent et de sa viabilité. Quand tout le monde lira des bouquins, téléchargés illégalement sur Emule, sur son Iphone, c’est à dire dans 1 an, comment ferai-je pour continuer à acheter des terres fertiles en Patagonie, mettre du fuel dans le réservoir de mon jet, et faire grand-sourire les call-girl monégasques qui m’accompagnent lorsque je dispute un EPT lointain, je te le demande !
3. J’ai faim, je vais petit-déjeuner et attaquer cette journée-ci bien content de ce réveil amical.
Chère s,
lis ça : www.tierslivre.net/spip/spip.php?article1799
Bises,
M
Cher M,
J’ai lu.
Mais je crois que tu t’es mépris sur ma remarque initiale : je ne dis pas que le numérique n’est pas en train d’exploser et que tu t’inquiètes pour rien. C’est évident, qu’il explose. Ta copine Caroline H. n’a pas besoin de me faire des gestes, moi aussi je me rends compte. Mais je dis que tu t’inquiètes quand même pour rien (ce ne sera pas la première fois, allez), au sens où il faut embrasser le changement plutôt que crier à la catastrophe. Et il me semble que tu es très bien placé pour le faire (embrasser le changement, j’entends – même si crier à la catastrophe tu le fais aussi très bien)
Je vais de ce pas écrire au père Noël pour lui demander une belle liseuse Sony ou sa cousine.
Je serai ravie de t’y lire.
Et puis je me demande pourquoi on s’écrit sur ton blog. Mon enthousiasme pour le livre électronique mis à part, je ne suis pas de mon temps, tu le sais bien.
Ma petite cocotte (tu permets ?),
Je ne crie rien, c’est un cri blanc, c’est un cri peint. Ne t’achète pas de « liseuse » ou de « reader », ce sont des objets mort-nés. Tout se fera sur Iphone (ils en ont vendu 3 millions d’unités en une semaine du dernier 3Gs). Se parler sur ce blog c’est comme s’échanger des petits mots en classe, ce sera émouvant à la relecture dans vingt ans, souviens toi.
Bises,
M