Deux whisky-coca
Ce soir je relis Vie et mort de la jeune fille blonde, et l’humour est intact, l’émotion transversale, je me félicite d’avoir tanné les libraires d’en-bas avec Jaenada.
Elles ont dit « Ah oui mais il est branché ! » et cela m’a presque vexé, personnellement je veux dire. J’ai répondu « Ben alors ? Ce n’est pas une raison valable pour ne pas le lire ! ». Isabelle et Claudine s’en foutent royalement de ce que je peux dire, je ne suis prescripteur de rien à leurs yeux. Je me souviens à leurs débuts de leur peur un peu ridicule et des précautions qu’elles prenaient en m’interceptant à la sortie de l’immeuble sous divers prétextes. Je n’étais rien, je ne suis rien, mais elles devaient se dire quelque chose comme : « Oula ! Nous tenons un auteur, il est là , à portée de main ! ».
Il faut dire que je suis une star dans le quartier. En un seul livre, publié dans un maison d’édition somme toute d’une taille modeste, je suis devenu « l’écrivain des alentours ». La boulangère, l’adjointe au maire, le kiosquier, le directeur du magasin Bouygues Telecom (je suis chez Bouygues Telecom), tous m’ont lu. A la crèche de mon fils, à l’école de ma fille, pas une maîtresse, pas un gardien qui ne soit au courant des détails intimes de mon existence, puisque j’ai eu la bonne idée de les étaler, et ma femme, la passion publicitaire à l’âme, la mauvaise idée d’en parler à tous ceux qu’elle croisait. Je ne m’en plains pas, regardez, je frime, ici comme dans la rue. C’est un pied pas possible, c’est presque trop bon. D’ailleurs je les adore tous.
Je vis dans un des derniers quartiers de Paris où l’on se dit bonjour sans se connaître, juste parce que l’on s’est aperçu souvent, que l’on est du coin, situé. La plus mignonne à ce jeu, c’est la serveuse du restaurant japonnais (elle est chinoise). Une fois nous sommes restés des deux côtés du passage clouté au feu rouge à nous faire de petits signes de coucou-sourire pendant facilement 30 secondes.
Bon, donc Jaenada. Nous sommes friends sur Facebook et nous avons échangé quelques mails. Il a lu mon livre (que je lui ai envoyé) et m’a dit avoir « beaucoup aimé ». C’est un peu minable cette façon que j’ai de vouloir exister pour les auteurs que je lisais avant d’écrire, mais je me suis souvent rendu compte que, dans la vie, on gagnait souvent à être un peu minable. C’est une sorte de passage secret vers le coeur des autres. Ils se disent : « Ah ben celui-là ! Il a pas eu peur d’être un peu ridicule, et tout ça à cause de moi ! ». Souvent ils continuent sans doute avec : « Ce doit être un gentil garçon ou un type bizarre, peut-être dangereux… » et je passe alors à la fois pour un idiot et un serial killer, mais enfin, il faut ce qu’il faut, on a pas le temps, tout ne doit pas reposer sur la reine coïncidence. Alors je triche un peu.
Je me relis et je vois bien que je me suis laissé emporté. Je ne suis évidemment pas un ami de Jaenada. Mais il me connaît. Je suis une connaissance de Jaenada, un fan-confrère, une espèce qui normalement ne devrait pas exister mais voilà , j’existe. Je crois que je n’aurais pas les tripes suffisantes pour être son ami. Je ne me sens pas assez « rocker ». Il est pote avec Virginie Despentes. Qu’est ce que tu peux offrir après ça en terme de transgression ? Rien qui vaille tripette (j’avais adoré le premier paragraphe de King Kong Théorie mais moins la suite, pour tout un tas de raisons idéologiques. Mais tout le monde s’en fout de ce que je pense.). Je sais aussi qu’il boit du Whisky (Jaenada). Et moi, depuis ma mère alcoolique, j’ai tendance à ne boire que des trucs non fermentés, qui font grossir mais pas vomir, roter mais pas hurler. On boirait quoi ensemble ? Deux whisky-coca ?
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