Misère de l’entreprise sémiotique


18 octobre 2009 18h 40

Misère de l’entreprise sémiotique

Lecture de la Trinité d’Andrei Roublev, de Jean-Marie Floch et Jérôme Collin, aux puf, collection « formes sémiotiques ».

Les puf c’est ma jeunesse. Avant que la librairie de la place de la Sorbonne ne se transforme en magasin de fripes à 5 euros, j’y passais souvent de longues heures, tanké derrière Les principes de la Monadologie ou L’objet transitionnel, un rappel fugace de la mère. J’essayais souvent aussi de pécho du côté des traductions latines d’austères filles à lunettes qui renvoyaient leurs longs cheveux peignés en arrière chaque fois qu’elles tournaient une page de Marc-Aurèle, debout sur la petite plateforme qu’il y avait au milieu de l’escalier, à gauche.

C’est donc bien disposé par le label bio-puf que je me suis lancé dans Lecture de la trinité d’Andrei Roublev. Mais les meilleures intentions ne suffisent pas toujours. Dès l’entame, la laideur ahurissante de l’icône qui, à elle seule, a motivé l’écriture de cet essai, m’a laissé sans voix. Des teintes terreuses, une composition minable, une allure banale, aucun minuscule détail auquel se raccrocher qui permette de se dire qu’une élucidation inattendue est possible, que de cette élucidation surgira une émotion esthétique. C’est donc désespéré que j’ai commencé à lire le propos liminaire d’Anne Hénault.

La Trinité, Andreï Roublev

Je tiens à préciser avant de poursuivre combien je suis attaché à la sémiologie, et à quel point, en Barthien fanatique, je ne laisserai jamais dire le moindre mal de ce prisme multicolore. Je tiens à le préciser car la précision, justement, est un souci constant de cet essai. De cela il faut le créditer… mais – corne de mille sabords ! – le compas ne permet pas de justifier tout ce qui nous tient à coeur. Il ne suffit de tracer un cercle ou deux diagonales pour en tirer la certitude qu’une seule main posée sur la table par le christ figure l’incarnation. L’idée est subtile, intéressante, le cercle est fort bellement tracé, mais à aucun moment les géométries multiples que le texte contient n’imposent la moindre évidence quant à leur sens, en dépit du ton ferme de Jean-Marie Floch et Jérôme Collin.

Les auteurs mènent à mon sens parallèlement deux logiques, l’une de découpage de l’icône, l’autre d’analyse herméneutique libre, deux logiques valides mais qui ne s’étayent jamais. Plus on avance dans l’essai, plus la cathédrale de leurs interprétations prend des allures affirmatives. Insensible à la pompe universitaire des chiffres et des croquis, il m’a semblé rapidement que la démonstration, qui contient pourtant plusieurs passages éclairants, s’était délivrée de la contrainte de démontrer. Malgré quelques prudences, surtout mentionnées en conclusion mais qui se sentent peu à la lecture, j’ai eu la sensation désagréable d’une catéchèse, que l’on m’assénait beaucoup sans prouver grand chose.

De cet ouvrage universitaire technique, la lecture, à laquelle je n’adhérais plus, ayant la sensation que les auteurs eux-mêmes étaient dupes de leurs certitudes, a commencé à m’être pénible. Je n’ai pas vraiment fini ce livre. En fait j’ai déboulé en diagonale, par acquis de conscience, la seconde moitié de l’essai. Il ne m’est pas tombé des mains, je l’ai reposé fatigué d’être soumis malgré ses qualités à un forcing théorique à propos d’une icône que je trouvais, par ailleurs, tout bonnement affreuse.

Alors, me direz-vous, qu’est-ce qui me permet d’en dire du mal, ou tout du moins de le critiquer ? Mais rien chers amis ! Toute critique est arbitraire, subjective, injuste et souvent inutile. C’est pourquoi, en tant que lecteur, j’attends des livres que j’ouvre qu’ils n’aient pas ces défauts.

Miam miam Nutella !

Après m’être fait une tartine de Nutella, je me rends compte que je pourrais finir en beauté sur cette phrase assassine. Mais j’ai passé l’âge de tout sacrifier à une chute, un bon mot ou la jubilation mesquine que procure la méchanceté gratuite. Je veux donc ajouter que cet ouvrage, malgré le biais que je dénonce, recèle de nombreuses qualités et plusieurs analyses malines, qu’il faut goûter séparément à mon sens. Il aurait gagné à se présenter autrement, plus modestement, à se déployer en véritables hypothèses. Mais nous avons affaire à un exercice scientifique qui touche à la religion, et je n’ai jamais vu personne sortir de cette malle.

Voilà. L’entreprise sémiotique appliquée aux oeuvres d’art, aux « textes visuels », reste ouverte, comme un champ immense devant nous, un champ de mines.

Commentaires (3) [Permalien]
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Commentaires

  1. cb dit :

    tu n’y vas pas avec le dos de la cuiller.je te conseille d’aller voir cette icone de visu,a la tretiakov.il faut une preparation esthetique pour pouvoir apprecier les icones.on ne les lit pas comme un tableau de la renaissance flamande ou une peinture espagnole du 17 eme siecle.une de leurs grandes qualites,particulierement sensible ici,c’est leur aura.en plus d etre des objets destines a etre vus,ce sont aussi des objets destines a etre sentis,et veneres.L’aura d’une icone est quelquechose de crucial au moment meme de sa conception.on a donc affaire ici non seulement au domaine du sensible,mais aussi de l’invisible.C’est une icone magnifique.

  2. cb dit :

    nb:je suis quand meme medusee en relisant ton appreciation lapidaire d’un monument de la culture slave( mais on n’est pas oblige de le savoir).ca va etre marrant de travailler ensemble en decembre,on a des gouts aux antipodes dans plein de domaines.vive l’alterite.

  3. Marc dit :

    Ben j’adore Jawlensky, Kandinsky, les formes des coupoles des églises orthodoxes, de nombreuses icônes, plein de trucs plus ou moins slaves :)… Mais pas cette icône-là qui est proprement affreuse à mes yeux. C’est pas très grave. Heureusement que nous ne sommes pas d’accord sur tout, sinon ce serait déprimant. :) Baci, M



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