Il est malin Râ !
Il y a quelques jours, pas aujourd’hui (je ne suis pas synchrone) je suis allĂ© voir l’exposition Pierre & Gilles chez JĂ©rĂ´me de Noirmont. Bon, c’est toujours aussi bien. En fait, maintenant, je connais tellement que j’aime leur travail avec cette familiaritĂ© que les imbĂ©ciles appellent le « trop vu ».
Vous ai-je parlĂ© des imbĂ©ciles ? Ils pullulent et ils bavent. C’est d’ailleurs Ă cela qu’on les reconnait. On reconnait en revanche « les connaisseurs » (j’en fais partie, c’est un fait) Ă ce qu’il savent que « ce qui est bon » excède de beaucoup ce qu’ils aiment.
Bon, lĂ j’aime, donc c’est un mauvais exemple (d’ailleurs pas un exemple, un point de dĂ©part) mais ceux qui n’accordent de valeur qu’Ă ce qui les touche, voilĂ de qui je parle. Les simples qui apprĂ©hendent l’art comme un corpus Ă discriminer, ou plutĂ´t qui confondent leurs discriminations (lĂ©gitimes subjectivement et parfois parfaitement argumentĂ©es) avec une sorte d’Ă©chelle du beau Ă graver sur les fesses du David de Michel-Ange.
Quelle oeuvre Ă©cartèlera le spectre de mon goĂ»t par surprise, laquelle m’ennuiera, laquelle deviendra mienne Ă force, me convaincra-t-elle, n’ai-je pas envie, besoin de laid en ce moment, pourquoi cette passion de Jean-Michel pour la peinture anglaise tandis que Pierre-Yves (mes amis n’ont pas de prĂ©noms exotiques, je le regrette) ne kiffe que le Quattrocento, sur quelle sculpture faudrait-il que j’empale en rĂŞve V* nue pour Ă©jaculer immĂ©diatement ? Bon, bref, vous m’avez compris, c’est la bonne manière de s’y prendre.
Et puis on attend celle qui nous ravira, l’oeuvre grande claque. Le fantasme de la Sabine est courant bien que peu avouĂ© lors des dĂ®ners en ville. De temps en temps aussi un crush (et il ne faut pas le mĂ©priser, c’est dĂ©jĂ extra). Il faut se taper environ (j’ai fais mes comptes) 307 expositions de merdes, 422 mĂ©diocres, 57 bien faites et 42 vraiment « Zuper ! » pour finir par entrer, par hasard, alors qu’on allait finir le tour des galeries, alors que des amis nous attendent Ă Saint-Germain pour manger de l’andouillette-moutarde et parler de CĂ©line, dans l’exposition cadre d’une grande Ă©motion esthĂ©tique.
Mais cela n’arrive pas lorsqu’on entre, non. Lorsqu’on entre on sent qu’il se passe quelque chose, mais cela fait si longtemps que la mĂŞme sensation nous a traversĂ© que l’on a oubliĂ©, que l’on ne rĂ©alise pas totalement… On est enfin dans la bonne forĂŞt, sur le bon chemin, celui du loup ! Et paf le loup ! Derrière un mur souvent, une oeuvre en retrait, tapie. C’est pour elle que l’on a supportĂ© toutes ces portes, ces assistants grossiers, la pluie du soir dĂ©butant, la bise sur la joue des mĂ©chants. Après, essayer de dĂ©crire, c’est un aller-simple pour le ridicule, j’arrĂŞte lĂ . On aura compris qu’il faut ĂŞtre aussi un marathonien, un grenouilleur, un fonctionnaire est-allemand pour tomber sur le loup.
Mais je veux revenir sur « la familiaritĂ© ». Il y des oeuvres qui font dĂ©jĂ partie de notre famille, qui sont au centre de nos apprĂ©ciations, et il ne faut pas se tromper (LĂ non plus, Merde ! Yen a des pièges !). Il faut reconnaĂ®tre l’oeuvre ami(e), l’oeuvre Ă©poux(se), l’oeuvre camarade de service militaire (aussi). Cette oeuvre ne vous viole pas sur un banc de gare parmi la foule (le camarade de service militaire non plus me direz-vous), mais elle est lĂ depuis longtemps. Alors il n’y a que les sauvages, ceux qui ne regardent jamais le paysage, les bourrins de la bite mentale, ceux qui ne caressent pas le duvet des nuques, pour ne pas voir la grande beautĂ© de ce beau oubliĂ©.
J’avais chaud. Après j’avais chaud. J’ai marchĂ© jusqu’Ă la Concorde, Ă pied, et l’oeil de Râ Ă©tait lĂ (il est malin Râ, il contourne les monothĂ©ismes rĂ©cents, il se remontre sans autorisation). Râ nous invite toujours, silencieusement, Ă monter dans son oeil tournoyant.
Commentaires (2) [Permalien]








très très beau texte (pas seulement parce que tu m’Ă©voques ! ;)
C’est ma veine intello-mystique ! :)