15 avril 2010 21h 08
Ils auraient tous un petit « M » Ă l’intĂ©rieur du poignet
L’atelier. Retour au pays lent. Un tableau qui me tient Ă coeur, un cadeau pour Kimiko. Pour l’instant, je l’appelle « PrĂ©sence du Japon », c’est seulement pratique. Je n’ai pas encore posĂ© les visages et les nuages. Ensuite, une fois les fondations assurĂ©es, je serai (je l’espère) moins fĂ©brile :

La gestion du noir & blanc, un levier important des autres couleurs.
Ici Le mariage mystique de Sainte Catherine de Francesco Mazzola (dit Parmigianino / environ 1527), possède une magie « post-moderne » très spĂ©cifique, qui me concerne, quelque chose d’argentĂ©, d’inachevĂ©, de théâtral avec rideaux, fonds en dĂ©cor. Je navigue sur ma coque de noix dans cette direction :

Plus loin, Pierre Berger a fait un cadeau au Louvre. un beau cadeau :

Je pense Ă mon fils, dès que je vois un petit homme debout. Je suis amoureux de mon fils. Hier Ă cause de moi il s’est fait mal au doigt. Il a un pansement. Je me suis jurĂ© que si par un hasard incomprĂ©hensible il attrapait la gangrène et perdait son doigt, je me couperais le mĂŞme doigt moi-mĂŞme au hachoir. Je ne parle pas trop de ces promesses en gĂ©nĂ©ral, sinon les autres disent que je suis fou.
Je rĂ©alise que plus il y a de choses dans nos vies, plus on en voit dans la peinture, que d’une certaine manière il est possible de mesurer notre ignorance Ă la quantitĂ© de tableaux qui nous laissent indiffĂ©rents. C’est un peu vertigineux.
La laisse transparente, je n’avais pas remarquĂ© la laisse transparente. Putain de merde, quel killer ce Francisco. La fragilitĂ© du lien servile, sa puissance ornementale (que dĂ©note le ruban Ă l’endroit d’une lanière), presque un instrument de musique tant on imagine les clochettes du collier tinter au premier Ă -coup :

Le chien ne nous regarde pas. Peut-ĂŞtre a-t-il honte. Il ne pensait pas ĂŞtre peint ce jour lĂ , dans cette situation. Les petits chiens sont plus fiers que les gros. Le petit chien est le premier spectateur, le spectateur permanent du petit Luis. Le petit chien garde le tableau si l’on veut. Il le re-garde, juste devant nous, avec nous. Nous sommes tous les petits chiens du petit Luis (c’est ce qu’il faut comprendre). Merde Ă celui qui regardera.

Après rien Ă voir mais mon petit cĂ´tĂ© fĂ©tichiste l’impose, un passage par les pompes. Incroyables ces deux boules de neiges, ces deux meringues. C’est le refuge de l’enfance vĂ©ritable dans le tableau, du jeu et de la gourmandise :

J’en avais parlĂ© pour le pont des arts mais c’est pareil sur le pont SolfĂ©rino, la mĂŞme installation collective, touristique, plus dense encore. Toujours la mĂŞme Ă©motion. Verrou pour le coeur, serrure pour le sexe, en voilĂ un beau mĂ©tier : serrurier.


Dans le marais dimanche dernier, deux belles oeuvres approchĂ©es Ă l’occasion d’un mini-festival vidĂ©o qui fit ouvrir le jour du seigneur (Aaaamen) une quinzaine de galeries :
La sorcière de Christophe Chemin, très belle malgrĂ© son titre en anglais : « The witch » (je ne comprendrai jamais ce mĂ©pris pour leur langue maternelle d’artistes qui pourtant sont de très bons artistes. Comme si un titre en anglais avait un quelconque impact en terme de vente. C’est censĂ© ĂŞtre hype, c’est ça ? Pour moi l’anglais a le goĂ»t dans ce contexte d’une barquette surgelĂ©e rĂ©chauffĂ©e au micro-onde. En fait celui d’une choucroute en 1941). Chez Odile, une très belle vidĂ©o de Laurent Pernot, très technique et très poĂ©tique :


Au petit palais, mardi, je tombe en arrĂŞt devant Quarante-trois portraits d’Ă©lèves de l’atelier Gleyre (1860-1868). Je me dis qu’il faudrait peindre le mĂŞme tableau aujourd’hui… mais rapidement j’imagine toutes les complications de ce projet, les refus, les refus conditionnels, les absents, les timides, et j’abandonne. L’art français est une armĂ©e en dĂ©route. Quelques uns se font croire qu’il n’y a pas d’art français pour se rassurer puis essaient d’exposer Ă Londres ou Ă Berlin. OĂą qu’ils aillent, ils se sentent seuls et ne comprennent pas pourquoi.

Moi-mĂŞme souvent je me sens seul. Quand je dors, j’aimerais avoir la tĂŞte du Saint Jean-Baptiste de Solario. Un ami m’apprend qu’il y a un autoportrait du peintre Ă l’envers dans le reflet du pied du plateau. Ah oui, c’est vrai, on dirait quelqu’un de grimaçant. Faut-il toujours un ami pour bien voir les choses ? Ce serait très moral, très beau. Ce n’est donc pas une hypothèse Ă retenir pour ce monde-lĂ .

Hier pourtant, Alexandra L. est venue manger de la poule au riz en conserve Ă l’atelier. Plusieurs tableaux Ă©taient absents car il y a un accrochage de prĂ©vu (pas une exposition, un simple accrochage) des dits tableaux en compagnie d’oeuvres d’autres artistes Ă la galerie Albert Benamou (vernissage le mardi 27 avril, 18h-21h pour les amateurs). Nous avons parlĂ© sĂ©rieusement. Moi j’essayais de faire attention Ă tout. Nous avons pris le mĂ©tro du retour ensemble. Je n’arrive pas Ă peindre les jours de visite, je suis mono-quelque chose. J’attribue Ă chaque journĂ©e sa raison d’ĂŞtre. Sorti de lĂ , je glande.
A un moment, Alexandra a tirĂ© de son sac un agenda extraordinaire. Au lieu d’utiliser les pages, une par jour, prĂ©vues Ă cet effet, elle note tous ses rendez-vous du mois sur une page, centrale, au milieu d’une pelote de gribouillis et de chiffres parfaitement superposĂ©s. Elle tient pourtant chaque annĂ©e Ă racheter un agenda. Je me suis dit qu’elle avait raison, que tout devrait tenir sur une page. La prochaine fois que nous nous verrons, elle a promis de me servir une de ses spĂ©cialitĂ©s : du boudin pomme-poire. Chouette (ça me rappellera la Guadeloupe). J’ai hâte.
J’ai changĂ© Ă RĂ©publique.

Dans les dernières stations, une (autre) idĂ©e inavouable m’est venue : tatouer mes amis. Leur appliquer « une marque de collection », comme aux grandes heures des grands collectionneurs de la Grande Europe (cf. www.marquesdecollections.fr) Et pourquoi pas après tout ? Hein ? Pourquoi pas ? Ils auraient tous un petit « M » sur la nuque ou Ă l’intĂ©rieur du poignet.
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