Ali Baba


27 juin 2010 14h 13

Ali Baba

Jérôme P. avait un plan pour une visite privée des réserves du musée des arts forains. Je l’ai cru à moitié mais hier, à 10h20, j’étais quand même à la sortie du métro Cour Saint-Emilion. J’éviterai de décrire, impossible, la matinée féérique que nous passâmes à quelques uns, essayant des manèges anglais vieux de deux cents ans, des jeux de courses, traversant des salles remplies de milliers de têtes en plâtres et des chais entiers tapissés de chevaux de bois alignés en brochettes grises d’une vieille poussière française jusqu’aux charpentes. Finissant avec notre hôte une flute d’un champ’ incroyable et parfaitement inconnu, grignotant ravi quelques gressins au sésame, je repensais à Ali Baba, certain comme lui de connaître maintenant l’adresse d’une caverne magique.

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27 juin 2010 9h 33

Des soldats du beau

KKTheSnowPrince
The Snow Prince, Karen Kilimnik, 2000, Water soluble oil on canvas, 71 x 56 cm

Dire « joli », c’est être un idiot.  « C’est joli » passe pour le degré zéro du jugement de goût, la branche pathétique à laquelle le spectateur inculte se raccroche. Je veux dire en tout ce qui concerne le beau noble, l’art en général, la peinture en particulier. Dire « c’est joli » d’un arrangement floral est encore toléré. « Joli ! » pour un but lobé de Ronaldo en demi-finale de la coupe du monde coule aussi très bien, et peut même être assez chic si l’on se trouve noyé dans la foule d’un pub irlandais braillard du sixième arrondissement qui saluera la même action pintes au plafond à force de « Fuck ! » ou autres « Yeaaah ! ».
Mais dire « c’est joli » devant un Rubens, c’est de la pure provocation. D’abord, tous ceux qui se seront un peu penchés sur la question vous expliqueront que non, Rubens ce n’est pas joli, c’est tout bonnement affreux. Ses femmes sont baraquées façon quinze de France (je file la comparaison sportive), tout est torché, non, vraiment, ce n’est pas joli. Mais je m’égare. Ce n’est pas « joli » surtout parce qu’on n’a pas, dans cette situation, d’autre choix possible que « C’est beau » ou « J’ai faim ». Bon, mais faisons abstraction de Rubens, déjà sanctifié par l’histoire de l’art et plantons-nous devant… un tableau de Karen Kilimnik par exemple. Eh bien là aussi « joli » est interdit.
« Joli » c’est suspendre son jugement, laisser rouler la pièce. On verra plus tard, je ne peux pas vous dire là tout de suite ce que j’en pense. Il faut me laisser le temps d’en penser quelque chose. « Joli » c’est ne pas vouloir obligatoirement penser pour jouir. Je dis « c’est joli » pour revendiquer une appréhension sensible a priori des oeuvres, pour disqualifier la démarche cérébrale d’emblée, pour la reporter à plus tard, à ensuite, à lorsque j’en aurai fini avec le joli. « Joli » c’est la prudence, qui veut que l’on parcoure la surface des choses avant de s’y enfoncer. Et puis c’est l’idée que le monde est aussi là pour nous plaire, un premier pas vers un nouvel hédonisme, simple et souriant. Dire « joli », c’est militer pour la douceur de vivre, dans des galeries ou des musées où l’on voudrait nous éduquer, nous instruire, faire de nous de petits singes savants, spécialisés, des soldats du beau.

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ps : Après mûre réflexion, Karen Kilimnik, ce n’est pas joli, c’est somptueux. Cela fait quelques années que j’en suis convaincu, mais il me fallait un exemple.

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25 juin 2010 11h 58

Marc la Cagagne

Jacky le Mat
Jacky le Mat

Être né à Marseille, c’est être né quelque part. A l’époque, la ville grouillait de cette bonne vieille pègre d’honneur, principalement corse mais déjà très ouverte à la diversité, dont tout le monde a entendu parlé. Et tandis que « Le Chinois » braquait l’agence BNP de la Canebière (où mon oncle travaillait comme guichetier), tandis que « Francis le Belge » écrasait menu menu les phalanges d’un certain « Rico le coco » qui avait voulu la lui faire à l’envers, moi je me vidais, enfant, d’une diarrhée époustouflante dans les toilettes de notre appartement du 16, rue Colbert.
« Irrrk ! » s’écrient déjà les plus délicats d’entre vous. En fait, il ne s’agissait pas d’une diarrhée classique, et j’annonçais toujours la bonne nouvelle en même temps à ma mère et à tout le quartier en hurlant, perché sur mon siège Jacob Delafon : « Maman ! J’ai la cagagne ! »…

« La cagagne », cela fait bien longtemps que je ne l’ai plus eue. Des gastros terribles, certes, des chiasses, pour sûr, mais « la cagagne » appartient à mon enfance, à ce pays d’avant que j’apprenne à gommer mon accent de plouc du sud, mon accent de prolétaire. Il y a tout un troupeau de mots qui vivent encore derrière un grand mur transparent dans ma tête : « malon », « estrasse », « pacoulin », etc.
En un sens, on peut dire de moi maintenant que je suis constipé.

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15 juin 2010 18h 18

Comme c’est triste qu’il soit mort

Après moult rebondissements, départ demain pour Barcelone (Youpi !). Aujourd’hui, j’ai refait les branches de mon « Présence du Japon » façon huile grasse. ça a l’air torché mais ça m’a pris environ trois heures. Bon, mais là elles sont finies. Cela fera un beau contraste de texture avec les figures à cru sur la toile.

Présence du Japon (détail)

Un passage génialissime, tiré d’un livre entièrement génialissime, de Daniel Arrasse : Le Détail, Flammarion (Comme c’est triste qu’il soit mort. L’intelligence ne protège de rien) :

« Manet ne fait pas le détail en ce sens qu’il ne « finit » pas, il ne peint pas les petites parties des objets, le particolare. Ce qui se fait voir, au plus près, ce sont des petites parties de la peinture même, à la fois son matériau et le geste qui l’a posé, jeté sur la toile : dettaglio. » (p.253)

Bon, ben question détails, je suis plus souvent du côté du dettaglio, c’est clair. Même si je ne m’interdis rien par principe.

Dans le métro en rentrant, un gars s’est défoulé sur une affiche et n’a pas été dérangé pendant un moment semble-t-il :

Rien n'est important

Certains soirs je suis assez d’accord avec ça.

Ils ont installé dans mon McDo des bornes de paiement carte bleue. Du coup j’ai grugé tous le monde. Un type genre racaille vieillissante m’a lancé un vilain regard. Je ne sais pas quelle a été sa journée mais la mienne se serait bien passée des deux secondes qu’il m’a accordées.

Je manque de chaussettes, j’en achèterai là-bas… Tous les détails ne se valent pas.

Je me rend compte d’ailleurs que Le Détail d’Arasse est en rupture de stock, indisponible. A partir de maintenant, j’y ferai encore plus attention (et je vous plains).

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15 juin 2010 2h 42

Raisin-Litchi

« Présence du Japon » toujours en chantier. Il faut que je retouche aux branches, aux fleurs et que je termine les symboles flottants. Mon pauvre Iphone 3GpasS ne prend que des photographies affreuses. J’ai quelques inquiétudes avec les couleurs encore. Disons qu’entre Tuymans et Matisse je fais plus attention à Matisse tandis que Tuymans a sans doute un truc un peu fade à m’apprendre qui ne passe pas. Je devrais aussi manger des Broccolis mais je n’y arrive pas.

IMG_06

J’ai commencé le portrait de ma filleule en diseuse de bonne aventure. J* est très belle avec une beauté classique, alors elle ressemble aussi aux figures préraphaélites. Si je m’en sors avec une toile à mi-chemin entre le Caravage et John Everest Millais, ce sera rigolo (mais ne rêvons pas).

IMG_1521IMG_1524

Foin de ma petite personne. J’ai découvert (en fait je connaissais déjà mais en photographie seulement) cette semaine la peinture d’Armand Jalut.

Touche virtuose, très enlevée avec un geste du pinceau qu’on imagine tournoyant sans cesse. Très belle facture, grasse sans être épaisse, brossée sans ostentation. Des sujets qui jouent la carte du classique revisité, le bouquet-vanité, la nature morte XVIIIème au lapin. Vraiment excellent. C’est au Musée d’Art Moderne et au Palais de Tokyo (Dynasty). Entre autres très belles oeuvres (L’exposition est immense, impossible à commenter ou à résumer. A aller voir).

Armand jalutArmand Jalut

L’ancien et le nouveau sont des catégories un peu ringardes. Heidegger a dit quelque part un truc extra sur l’histoire de l’art, qu’elle « supposait toujours une conception de l’Histoire ». Il entendait pas là qu’un hégélianisme fatiguant sous-tendait abusivement l’histoire de l’art. Ne nous laissons pas enfermer entre le début et la fin d’une Histoire linéaire qui a peut-être en fait la forme d’une spirale, d’un polyèdre ou d’un rhinocéros.

Pour ma part, je suis prêt à assumer toutes les vieilleries que l’on voudra bien me coller sur le dos. Car en ces temps de nouveau toujours identique, il me semble que ce que l’on tire de la poussière, l’histoire de l’art prise à rebours ou n’importe comment, dans tous les sens, par tous les trous, ce nouveau-là est souvent plus frais, plus subversif, plus vivant.

Il faudrait que j’écrive un mail à Armand Jalut mais je n’ose pas. Ce serait pour lui demander s’il utilise plutôt du siccatif flamand ou du siccatif de Harlem… A bien y réfléchir, ce serait pour plein d’autres choses.
Mais cela ne se fait pas. C’est un milieu où l’on se doit d’attendre d’être présenté, sinon c’est la panique. Je ne saurais pas trop l’expliquer, c’est un truc parisien, français, versaillais en fait quand on y réfléchit. Le XVIIIème siècle, encore. Ne nous plaignons pas qu’il subsiste en nous, pour le meilleur et pour le pire.

Sur ce, je m’en vais boire un verre de raisin-litchi (mélange formidable vendu en briques d’1 litre au Champion) avant d’aller faire un gros dodo (Je suis à court d’herbe, si quelqu’un a un plan, ça m’intéresse !).

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