Des soldats du beau

The Snow Prince, Karen Kilimnik, 2000, Water soluble oil on canvas, 71 x 56 cm
Dire « joli », c’est être un idiot. « C’est joli » passe pour le degré zéro du jugement de goût, la branche pathétique à laquelle le spectateur inculte se raccroche. Je veux dire en tout ce qui concerne le beau noble, l’art en général, la peinture en particulier. Dire « c’est joli » d’un arrangement floral est encore toléré. « Joli ! » pour un but lobé de Ronaldo en demi-finale de la coupe du monde coule aussi très bien, et peut même être assez chic si l’on se trouve noyé dans la foule d’un pub irlandais braillard du sixième arrondissement qui saluera la même action pintes au plafond à force de « Fuck ! » ou autres « Yeaaah ! ».
Mais dire « c’est joli » devant un Rubens, c’est de la pure provocation. D’abord, tous ceux qui se seront un peu penchés sur la question vous expliqueront que non, Rubens ce n’est pas joli, c’est tout bonnement affreux. Ses femmes sont baraquées façon quinze de France (je file la comparaison sportive), tout est torché, non, vraiment, ce n’est pas joli. Mais je m’égare. Ce n’est pas « joli » surtout parce qu’on n’a pas, dans cette situation, d’autre choix possible que « C’est beau » ou « J’ai faim ». Bon, mais faisons abstraction de Rubens, déjà sanctifié par l’histoire de l’art et plantons-nous devant… un tableau de Karen Kilimnik par exemple. Eh bien là aussi « joli » est interdit.
« Joli » c’est suspendre son jugement, laisser rouler la pièce. On verra plus tard, je ne peux pas vous dire là tout de suite ce que j’en pense. Il faut me laisser le temps d’en penser quelque chose. « Joli » c’est ne pas vouloir obligatoirement penser pour jouir. Je dis « c’est joli » pour revendiquer une appréhension sensible a priori des oeuvres, pour disqualifier la démarche cérébrale d’emblée, pour la reporter à plus tard, à ensuite, à lorsque j’en aurai fini avec le joli. « Joli » c’est la prudence, qui veut que l’on parcoure la surface des choses avant de s’y enfoncer. Et puis c’est l’idée que le monde est aussi là pour nous plaire, un premier pas vers un nouvel hédonisme, simple et souriant. Dire « joli », c’est militer pour la douceur de vivre, dans des galeries ou des musées où l’on voudrait nous éduquer, nous instruire, faire de nous de petits singes savants, spécialisés, des soldats du beau.
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ps : Après mûre réflexion, Karen Kilimnik, ce n’est pas joli, c’est somptueux. Cela fait quelques années que j’en suis convaincu, mais il me fallait un exemple.




Joli.
(sans provocation^)
Merci merci ;)