Le style contemporain
Ce soir je suis allé faire un tour à Drawing Now, ex-salon du dessin contemporain.
J’y ai croisé des amis exposés et des amis pas exposés. Sur place, ce qui m’a surpris, c’est de connaître tout le monde. Mais surtout que cela soit à ce point déprimant, de connaître tout le monde. Je me suis souvenu de mes visites de foires d’il y a plusieurs années, où je ne connaissais personne, et j’ai réalisé que ne connaître personne est une définition exacte de la jeunesse… une parmi tant d’autres. Du moins de la jeunesse courante à laquelle j’ai appartenu (la dorée connaît déjà très bien les amis de papa et maman. Une franche avance au décollage).
Bref, j’ai déambulé dans la foire. J’y ai découvert Anthony Vérot, qui réalise des portraits aux crayons de couleurs absolument sublimes, d’une grande délicatesse et d’une grande maîtrise. Cela m’a fait penser à Ingres, du moins à cette tradition française là , noyée depuis longtemps sous les productions d’un tsunami pseudo-expressionniste du trait mais survivante malgré tout. J’ai demandé le prix, 1500 euros, autant dire rien. La beauté ne vaut rien on vous dit.
Plus tôt dans la journée, j’ai découvert que l’immeuble devant lequel je passe depuis trois ans pour aller récupérer mon fils à l’école, et qui est tout à fait sympa (bien qu’en plein dans ce que l’on peut attendre d’un architecte « contemporain » en 2011), eh bien cet immeuble est une réalisation de Frédéric Borel, notre dernier médaillé en date du Grand Prix National d’Archi.
Je me suis dit : « Tiens, encore un exemple de beauté accessible ». Je me suis dit cela parce qu’en fait c’est un immeuble de logements sociaux. Je me suis demandé ensuite à quoi ressemblaient les immeubles qui n’avaient pas été construits, d’autres architectes, moins soumis sans doute aux impératifs du déstructuré, du béton et des angles (c’est mon tropisme calatravesque). Parce que bon, même si c’est très bien fait, avec « de l’onirisme » (dixit la profession), c’est d’un tel classicisme, au final, « le style contemporain », que l’on s’ennuie un peu devant.
Mais il faut bien manger. C’est sans doute pour ça.
Pour parler d’argent intelligent, on m’a commandé des illustrations. Il paraît, dixit de vrais amis, qu’il ne faut pas que je les signe de mon nom de peintre, que ce serait une catastrophe. Je comprends les ressorts de ce raisonnement mais j’ai très envie de l’outrepasser. Cela fait un moment que je n’ai rien outrepassé.
Je veux me convaincre qu’il ne suffit pas d’être rusé dans la vie, que c’est même un handicap. Mieux vaut être déterminé. Un renard déterminé, décidément, c’est ce qu’il faudrait être pour survivre avec brio… Alors j’ai dessiné un renard avec ma palette graphique, un renard en dehors de toute foire, un renard illustré, que je ne signerai peut-être pas de mon nom. Va savoir. C’est le renard que j’aurais voulu être.







Pour avoir fait un peu de retouche photo pour un des ces grands maîtres d’ouvrages qui plombe Paris et sa banlieue d’immeubles moches, je pense pouvoir dire que ce n’est pas de la faute des architectes si le style contemporain de base est si déprimant. J’ai vu passer de superbes projets pour des immeubles sociaux, mais malheureusement, à force de coupes budgétaires et de standardisation des matériaux et techniques, le résultat est invariablement le même au final, un truc standard, sans âme et un peu cheap. Cela doit être déprimant d’être architecte…
Oui, tu as raison… C’est terriblement triste. Le chef d’oeuvre de Frédéric Borel en fait est rue Oberkampf, juste à côté du café Charbon, la sorte d’immeuble transformeur-vaisseau de l’espace où créchait la glassbox. Le hall a été pourri par la racaille vomissante et pissante des alentours mais si tu entres dans la cour intérieur, c’est de science fiction de qualité, et de l’extérieur on dirait vraiment un croiseur interstellaire… Il est très bon Frédéric Borel, disons seulement qu’il n’est pas au niveau de mecs comme Piano ou Calatrava, qu’il ne s’est pas émancipé des « codes de la contemporanéité ». A l’intérieur de cette prison cependant, c’est le meilleur. Il a eu sa médaille alors, et c’est logique. Les immeubles de merde dont tu parles et dont la France est recouverte maintenant (puisque le programme politique de nos gouvernants est « HLM pour tout le monde ») vont tous nous tuer. A force d’économies sur le béton lui-même, nous perdons goût à la vie, c’est tout le décor, le grand décor, le décor indispensable à la joie, qui est salopé définitivement. L’abattement de tout le monde vient de là , des murs à l’économie, de l’abandon flagrant où que l’on se tourne de la moindre ambition esthétique. Le morne est à l’oeuvre.
Il y a dix jours je traversais l’ex-Allemagne de l’est et la Pologne et ils ont trouvé une solution intéressante à leurs verrues, ils les ont peintes de toutes les couleurs. Je me demande pourquoi nous ne faisons pas ça en France.
Il y a par exemple un bâtiment qui me désole, c’est le Centre National de la Danse à Pantin. L’architecture est audacieuse (Jacques Kalisz 1972) mais le béton est tellement sale avec des traînées pisseuses tout le long de la façade qu’on a l’impression d’être devant une cité lambda. Il a été rénové en 2004 par Jean Nouvel, tout l’intérieur refait, mais on n’a pas jugé bon de toucher à l’extérieur (ne serait-ce qu’un petit coup de gris clair pour rester dans l’esprit brutaliste.) C’est à se demander s’il n’y a pas derrière cela une volonté politique classiste de refus de la beauté pour les pauvres. Un superbe intérieur pour tous les bobos qui assistent au spectacle et une façade merdeuse pour le peuple.
Qu’est-ce que vous êtes acerbes!