Croire est un exercice secret
Un ami, un collectionneur, G. de P., m’a raconté sa plus grosse erreur avec encore beaucoup de dépit dans la voix.
Il y a environ quinze ans, sur une foire maintenant disparue, il avait eu le choix entre acheter une grande photographie représentant un crucifix plongé dans de l’urine, et une autre grande photographie représentant une femme nue au beau milieu d’une casse de voitures.
Il avait choisi finalement la femme nue (alors et c’est un comble qu’il n’aime que les hommes). Aussi chaque fois qu’il entend parler de Serrano, il se mord les lèvres, il s’en veut toujours. Cette bourde a remis en cause la confiance aveugle qu’il s’accordait dans ses choix, avec un peu trop d’orgueil il faut le dire, auparavant. Il a collectionné autrement ensuite.
J’ai beau depuis essayer de le rassurer sur sa grande lucidité, lui faisant valoir qu’il collectionne le formidable Marc Molk, et qu’il ne saurait donc être encore dans le faux, j’ai beau flatter ses autres choix quand je m’y reconnais, de Bettina Rheims à Sandy Skoglund, je vois bien qu’il ne sera jamais parfaitement consolé.
Ces derniers jours, imaginez son calvaire ! Cette photographie, sa photographie, dans tous les médias, fracassée dit-on par un fanatique catholique, à coups de marteau, en pleine exposition.
Il a longtemps envisagé l’immeuble entier qu’il aurait pu s’acheter dans l’hypercentre parisien s’il avait revendu cette photographie chez Sotheby’s l’année dernière… mais à chaque fois il a buté sur ce détail entêtant : il ne l’avait pas achetée il y a quinze ans… Il avait acheté la femme nue dans la décharge, d’un artiste qui s’était six mois après reconverti dans l’organisation de championnats de catch amateur portugais.
J’ai beau lui expliquer que deux cents mètres carrés dans le nord du marais c’est déjà très confortable pour deux (son compagnon, un intellectuel adorable, prenant peu de place qui plus est), il ne me croit qualifié ni en immobilier ni même en espace vital. Il est vrai qu’à partir du moment où le pommeau de douche n’est pas pendu au dessus de la cuvette des toilettes, j’ai l’impression d’être à l’aise dans un appartement. C’est mon côté Bernard Lermitte.
Mais revenons à nos moutons. Pourquoi évoquais-je cette anecdote ? J’entends partout parler « destruction cathos blabla méchants scandale l’art oulala Lambert Dieu médias pouf pouf … » … Soit. Seulement à bien y regarder, deux détails tracassent mon esprit sourcilleux (mon esprit a des sourcils, oui, des oreilles, des coudes et une bite).
Tout d’abord, la photographie a été frappée à plusieurs reprises et uniquement pile poil en plein dans la tête du Christ. Etrange non ? Fut-il trempé dans de l’urine, un croyant véritable choisirait sans doute de taper ailleurs. J’imagine que quatre coups mieux répartis dans la surface pisseuse auraient suffi à « faire passer le message ». Qui sont ces chrétiens qui voulant détruire une oeuvre impie frappent précisément le Christ, avec insistance, en pleine tête et épargnent consciencieusement le reste de l’oeuvre ?
Ils le frappent, c’est mon second souci, avec un marteau… Un marteau. L’outil justement utilisé pour la crucifixion. Pourquoi pas une pierre ou un pic à glace ? Le choix du marteau n’est pas innocent. Il possède sa propre charge symbolique, qui échappait peut-être à son utilisateur (ou peut-être pas).
Ma théorie donc (puisque je sais que vous l’attendez) : Loin d’être comme on pourrait le croire un conflit entre deux sacrés, le sacré de l’art d’un côté et celui de la religion de l’autre, nous assistons à une entente, un dialogue, un bal masqué de blasphèmes.
Le premier blasphémateur, planqué derrière son soi-disant hommage à la théorie des humeurs, trempe Jésus Christ dans la pisse. Bon, le type n’a pas inventé l’eau tiède. Il ne risquait rien à l’époque, il ne risque toujours rien, il ne risquera jamais rien, et, si vous me passez l’expression dans ce contexte, en terme de transgression, c’est du pipi de chat.
Le second blasphémateur est plus intéressant. C’est d’ailleurs lui qui crée l’événement. Il a profité de la petite cohue intégriste devant l’exposition pour prendre son pied. Il est allé, marteau à la main, re-crucifier le christ (geste bien compris inconsciemment par les organisateurs de l’exposition, qui ont décidé de laisser la photographie vandalisée accrochée, « clouée » au mur). Ce second blasphémateur a en fait souhaité prolonger, longtemps après, par photographie interposée, la Passion du Christ, il a voulu « lui exploser la tête ». Qu’il passe pour un croyant, tandis qu’il s’agit sans doute du petit-petit-petit-petit-petit-petit-petit-petit-petit-petit-petit-petit-petit-petit-petit-fils du Romain à la lance, ne laisse pas de me surprendre.
Alors mes amis, moi qui ne suis pas chrétien mais qui conçoit via l’histoire de la peinture et la philosophie une grande admiration pour cette religion, en vérité je vous le dis : de cette péripétie toute croyance est absente. Serrano n’est pas chrétien comme il l’affirme et le marteleur non plus. Seule s’exprime ici la petite haine rentrée et sournoise de blasphémateurs du dimanche, déguisés en artistes ou en catholiques intégristes. Il n’y a pas conflit entre eux, il y a convergence. Ils sont encore nombreux ceux qui veulent faire sa fête au promoteur de l’Amour Universel.
Cette nuit, ceux qui réussiront une prière dans le noir n’en feront pas la publicité. Croire est un exercice secret.
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