Croire est un exercice secret


23 avril 2011 18h 11

Croire est un exercice secret

Un ami, un collectionneur, G. de P., m’a raconté sa plus grosse erreur avec encore beaucoup de dépit dans la voix.

Il y a environ quinze ans, sur une foire maintenant disparue, il avait eu le choix entre acheter une grande photographie représentant un crucifix plongé dans de l’urine, et une autre grande photographie représentant une femme nue au beau milieu d’une casse de voitures.

Il avait choisi finalement la femme nue (alors et c’est un comble qu’il n’aime que les hommes). Aussi chaque fois qu’il entend parler de Serrano, il se mord les lèvres, il s’en veut toujours. Cette bourde a remis en cause la confiance aveugle qu’il s’accordait dans ses choix, avec un peu trop d’orgueil il faut le dire, auparavant. Il a collectionné autrement ensuite.

J’ai beau depuis essayer de le rassurer sur sa grande lucidité, lui faisant valoir qu’il collectionne le formidable Marc Molk, et qu’il ne saurait donc être encore dans le faux, j’ai beau flatter ses autres choix quand je m’y reconnais, de Bettina Rheims à Sandy Skoglund, je vois bien qu’il ne sera jamais parfaitement consolé.

Ces derniers jours, imaginez son calvaire ! Cette photographie, sa photographie, dans tous les médias, fracassée dit-on par un fanatique catholique, à coups de marteau, en pleine exposition.

Il a longtemps envisagé l’immeuble entier qu’il aurait pu s’acheter dans l’hypercentre parisien s’il avait revendu cette photographie chez Sotheby’s l’année dernière… mais à chaque fois il a buté sur ce détail entêtant : il ne l’avait pas achetée il y a quinze ans… Il avait acheté la femme nue dans la décharge, d’un artiste qui s’était six mois après reconverti dans l’organisation de championnats de catch amateur portugais.

J’ai beau lui expliquer que deux cents mètres carrés dans le nord du marais c’est déjà très confortable pour deux (son compagnon, un intellectuel adorable, prenant peu de place qui plus est), il ne me croit qualifié ni en immobilier ni même en espace vital. Il est vrai qu’à partir du moment où le pommeau de douche n’est pas pendu au dessus de la cuvette des toilettes, j’ai l’impression d’être à l’aise dans un appartement. C’est mon côté Bernard Lermitte.

Mais revenons à nos moutons. Pourquoi évoquais-je cette anecdote ? J’entends partout parler « destruction cathos blabla méchants scandale l’art oulala Lambert Dieu médias pouf pouf … » … Soit. Seulement à bien y regarder, deux détails tracassent mon esprit sourcilleux (mon esprit a des sourcils, oui, des oreilles, des coudes et une bite).

Tout d’abord, la photographie a été frappée à plusieurs reprises et uniquement pile poil en plein dans la tête du Christ. Etrange non ? Fut-il trempé dans de l’urine, un croyant véritable choisirait sans doute de taper ailleurs. J’imagine que quatre coups mieux répartis dans la surface pisseuse auraient suffi à « faire passer le message ». Qui sont ces chrétiens qui voulant détruire une oeuvre impie frappent précisément le Christ, avec insistance, en pleine tête et épargnent consciencieusement le reste de l’oeuvre ?

Ils le frappent, c’est mon second souci, avec un marteau… Un marteau. L’outil justement utilisé pour la crucifixion. Pourquoi pas une pierre ou un pic à glace ? Le choix du marteau n’est pas innocent. Il possède sa propre charge symbolique, qui échappait peut-être à son utilisateur (ou peut-être pas).

Ma théorie donc (puisque je sais que vous l’attendez) : Loin d’être comme on pourrait le croire un conflit entre deux sacrés, le sacré de l’art d’un côté et celui de la religion de l’autre, nous assistons à une entente, un dialogue, un bal masqué de blasphèmes.

Le premier blasphémateur, planqué derrière son soi-disant hommage à la théorie des humeurs, trempe Jésus Christ dans la pisse. Bon, le type n’a pas inventé l’eau tiède. Il ne risquait rien à l’époque, il ne risque toujours rien, il ne risquera jamais rien, et, si vous me passez l’expression dans ce contexte, en terme de transgression, c’est du pipi de chat.

Le second blasphémateur est plus intéressant. C’est d’ailleurs lui qui crée l’événement. Il a profité de la petite cohue intégriste devant l’exposition pour prendre son pied. Il est allé, marteau à la main, re-crucifier le christ (geste bien compris inconsciemment par les organisateurs de l’exposition, qui ont décidé de laisser la photographie vandalisée accrochée, « clouée » au mur). Ce second blasphémateur a en fait souhaité prolonger, longtemps après, par photographie interposée, la Passion du Christ, il a voulu « lui exploser la tête ». Qu’il passe pour un croyant, tandis qu’il s’agit sans doute du petit-petit-petit-petit-petit-petit-petit-petit-petit-petit-petit-petit-petit-petit-petit-fils du Romain à la lance, ne laisse pas de me surprendre.

Alors mes amis, moi qui ne suis pas chrétien mais qui conçoit via l’histoire de la peinture et la philosophie une grande admiration pour cette religion, en vérité je vous le dis : de cette péripétie toute croyance est absente. Serrano n’est pas chrétien comme il l’affirme et le marteleur non plus. Seule s’exprime ici la petite haine rentrée et sournoise de blasphémateurs du dimanche, déguisés en artistes ou en catholiques intégristes. Il n’y a pas conflit entre eux, il y a convergence. Ils sont encore nombreux ceux qui veulent faire sa fête au promoteur de l’Amour Universel.

Cette nuit, ceux qui réussiront une prière dans le noir n’en feront pas la publicité. Croire est un exercice secret.

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7 avril 2011 13h 53

La vérité stéréotypée


Les Saltimbanques, Gustave Doré, 1874, Huile sur toile, 224 x 184 cm

Avant toute chose, sachez que je conchie les gitans.

A déboulé il y a quelques jours dans la rame de métro un jeune type, rom ou géorgien, avec un gros accordéon rouge. Ce qui m’a fasciné (au lieu de m’ennuyer, puisqu’il faut convenir que ce spectacle est plutôt banal), c’était son oreille droite malformée, de laquelle partait plusieurs lobes en bataille et qui était bouchée façon calzone, couverte d’un plaid de chair, pas de trou. On aurait dit une petite tourte s’il n’y avait pas eu ces débuts de bras de pieuvre affreux… Brrrrrr ! Irrrk ! Vraiment affreux.

Le mutant s’est rapidement mis à jouer, il jouait assez bien (avec dix doigts). L’idée d’aller manger une soupe pho chez les chinois d’A&M m’a traversé l’esprit à ce moment-là, précis. Ce projet était clairement lié à l’accordéon et à l’oreille du gitan mais je ne saurais vous dire pourquoi ni comment.
Sur la banquette perpendiculaire, une magnifique fille noire, d’un noir chocolat noir, Nestlé, 99% de cacao, était emmitouflée dans une veste au col fin, fourré, avec de petites bottines en daim, classieuse absolument. Là encore plusieurs idées me traversèrent l’esprit, toutes X malheureusement (j’aspire à perfectionner mon âme sans y parvenir).

Où en étais-je ? … Ah oui ! Bref, le gitan passe dans les rangs, ramasse sa quincaille et attend de sortir à l’extrémité du wagon quand soudain plus rien, pchuiiiiiiiitt, le train s’arrête et nous nous retrouvons cloîtrés dans le tunnel suiffeux qui relie Bourse à Sentier. Classique. Classique mais cela s’est mis à durer… durer… un temps incroyable. Le voleur de poules a dès le début joué quelques mélodies très douces, en sourdine, comme pour ne pas déranger alors que tout était silencieux. On entendait le bruit des semelles de gomme faire des quarts de lunes sur le caoutchouc gris du sol. Pour vous dire l’ambiance.

Nous nous sommes tous rendu compte alors progressivement qu’il jouait (tu as entendu ?!) extraordinairement bien de l’accordéon (pour un joueur de guitare). Avec une délicatesse dans le doigté incroyable, une mélancolie qu’il n’avait pas même cherché à effleurer un peu auparavant au milieu de la cohue et des bruits de freins du trafic normal. Durant cette pause, il s’arrêtait chaque fois que la conductrice nous invitait à patienter par haut-parleur puis reprenait la B.O. vintage de notre contre-temps à tous comme si de rien n’était.

Cela dura tellement qu’il cru bon de s’arrêter au bout d’un quart d’heure, car il gênait peut-être. Deux minutes très pénibles de gêne collective plus tard, une vieille avec un accent petite retraite et cheveux jaunes lui demanda « Vous nous jouez encore quelque chose ? » (merci), et il a recommencé. Il s’était assis et il mélangea quelques Piaf avec des lambeaux d’airs traditionnels géorgiens (c’était un Géorgien… du moins je crois, parce que cela sonnait air géorgien…. je ne m’y connais pas en Géorgie mais j’ai toujours su reconnaître les airs géorgiens).

Un concert privé donc… Et la belle fille de charbon avec sa tête souple de sculpture bambara tellement 10ème arrondissement, qui souriait maintenant. Le bonheur dans le métro ! Un miracle ! Le train s’est rallumé aussitôt et est reparti. Évidemment. C’est comme ça le bonheur, c’est filant.

Au moment d’arriver au quai, toute la rame avait préparé des pièces pour ce manouche formidable (bien que répugnant avec son oreille de gamin nourri à l’amiante), qui nous avait épargné une crise de claustrophobie, avait atténué le sordide de nos destins de sacs de viande et la trouille célèbre des chiens de faïence.

Les portes se sont ouvertes et il s’est apprêté à sortir. Une dame près de lui lui a tendu son bras et il a hésité mais il a quand même pris ses pièces, par politesse, tout en nous regardant tous, nous qui l’attendions. Seulement au lieu de nous rejoindre, il est sorti du wagon comme prévu une demi-heure plus tôt, comme si de rien n’était, sans mépris ni sourire plus ou moins entendu.

J’ai remis mes centimes dans ma poche, comme tout le monde… j’ai savouré la classe intergalactique du mec, le côté « Non, là c’était cadeau, c’était de la musique pour la musique, pour le cosmos. Eh puis moi, je ne prends personne en otage, vous ne me devez rien. Je mendie toute la journée mais, comprenez bien, je n’ai jamais cessé d’être libre. »

C’est rarissime une élégance pareille. Il n’y avait rien de méchant, ce n’était pas une morgue ou un abandon, juste un point sur le i, la dissipation tranquille des malentendus de la foule. La classe le mec ! Putain… La classe !

Quand je pense à tous les ploucs que j’ai pu croiser qui n’invitent jamais au café mais se laissent en revanche toujours inviter, à tous les fous qui négocient une remise sur le journal de la veille auprès du buraliste, à tous les voleurs derrière leurs bureaux qui facturent du frais de dossier en douce ou de l’agio pour grappiller du cuivre sur le dos de la misère, je me dis qu’il est normal que la classe soit allée se réfugier tout au fond des boyaux du métro, auprès des troupeaux opprimés.

Le quai était bondé de files en mouvements. On était tous tristes et brutaux dans cet environnement, mais le musicien avait joué de la noblesse devant nous et c’était bien. On étaient sauvés maintenant. On est tous ressortis je crois la tête haute.

Ensuite je me suis dit dans l’ordre : « Je vais le raconter sur blabla », « Le romantisme du gitan c’est un poncif insupportable », « Je me dois à la vérité, fût-elle stéréotypée ».

ADDENDUM : Tandis que j’envisageais dans le tunnel une nouvelle fois de quitter la capitale invivable pour un pays lointain (la province), je reconnu des bribes de l’excellent « Adieu Paris » de la non moins excellente Berthe Sylva dans le pot pourri que nous jouait Angelo (c’était sans doute son prénom).
Chanson culte de l’entre-deux guerres finissant paradoxalement sur le définitif : « Le paradis, c’est le ciel de Paris », concept auquel je souscris, je renonçais ainsi immédiatement après l’avoir conçu à mon projet de départ… N’est-elle pas aussi étrange que l’envie de fuir, l’envie de rester ?

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5 avril 2011 20h 21

Je suis trop plein de moi

A chiffrer je dirais que j’ai accumulé deux ans de retard, deux ans d’engagements à tenir, deux ans de peinture, d’écriture, d’enfants, de rendez-vous… Je dis deux ans parce qu’il me faudrait deux ans de rabe, entre aujourd’hui et demain, pour honorer la vie que j’ai ambitionnée, pour l’honorer correctement. J’aimerais croire à une élasticité supérieure du temps.

Pourtant je perds de ce temps précieux à écrire ici. Je veux continuer à me convaincre du bénéfice de quelques moments choisis pour eux-mêmes, indépendamment du moindre programme, de la moindre promesse. Contre eux. Avec Maybe you are d’Avidan & The Mojos en boucle de fond, je redescends à l’échelle de la minute avec une forme de sérénité, provisoire mais réelle.

Parce que souvent je me sens comme vous, comme un lapereau déjà clamsé entre les dents de la Mort. Je me sens comme dans la très belle sculpture de Jan Fabre (Art Paris 2011, Galerie Templon) :

Puisque la vie nous fait cocu, c’est connu (always Fabre) :

Quand la semaine commence sur ce ton, on n’est plus sensible ensuite qu’à ce qui vient nourrir les sentiments décolorés. Dans le métro un ballon qui valait bien toutes les installations faciles que j’ai pu me taper en dix ans de foires semblait me suggérer vendredi d’aller à Asnières.

Mais je ne l’ai pas écouté. Tout ne peut pas faire signe. A la rigueur suivre des filles dans la rue comme la célèbre Sophie, soit. Suivre des ballons non, je m’y refuse. J’ai sans doute tort.

Le monde est un artiste contemporain.
D’ailleurs il y a du vraiment du beau de partout et même là où on ne s’y attend pas du tout (mais pas du tout) : à la médiathèque de Bagnolet (impossible de découvrir sur place le nom de l’artiste auteur de cet éclairage) :

Pourquoi suis-je allé là-bas ? Mais parce qu’il y avait une soirée Inculte/D-fiction et que j’ai toujours l’espoir de me trouver une famille (même dure).

Je crois que c’est un peu raté, une fois de plus, car j’ai réussi à me ridiculiser assez rapidement à la fois auprès de Mathieu L. et de Cécile G., ce qui est une prouesse. Mon fameux « syndrome du détour par l’indulgence » a encore frappé. J’ai sollicité beaucoup d’indulgence, d’un coup, dès les premières minutes, et bien sûr cela n’a pas marché. Il faudrait vraiment que je retourne sur un divan mais je n’ai pas le temps (oui je sais, c’est un prétexte).

Bon mais ensuite tout le monde s’est rabattu sur Paris pour aller manger dans une ville sans échangeurs géants et tours d’ivoiriens (rien à voir avec la tour d’ivoire). Ici vous êtes plusieurs à hurler mais on ne vous croise jamais à Bagnolet tard le soir dans les trois restaurants africains encore ouverts à 21h30… alors finalement vous n’êtes que de gentils hypocrites.

Cela s’est terminé au Café Rouge, un endroit censément branché mais surtout surchauffé et trop bruyant. Tant pis. Je suis allé malgré mon crash initial jusqu’au bout de la soirée, et j’ai eu raison. En marge j’ai fait la connaissance de plusieurs personnes que je ne connaissais que de nom : Hélène, Juan et Alessandro. On a bien rigolé, elle était là l’indulgence.

Dimanche Jérôme se fout de ma gueule en m’envoyant une photographie Iphone 4 d’Arte Magazine. Moi je pense que c’est un bon motif de frime d’être qualifié de « grand témoin » aux côtés de Serge Klarsfeld (l’explication détaillée suivra à la fin du mois), alors la voici cette photographie (Merci Jérôme, merci mon pote) :

Aujourd’hui Jacques portait au squash un tee-shirt fabuleux qu’il m’a affirmé avoir acheté en l’état, juste un peu moins passé :

Je m’y suis reconnu : un smiley noir (ivoirien), rapé, qui sourit stupidement par fidélité fanatique à son premier sourire, un vieil acharnement. Je me reconnais en cela. Je me reconnais en tout d’ailleurs. C’est un défaut, un symptôme de mon narcissisme si parisien. Je suis trop plein de moi.

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