La vérité stéréotypée


7 avril 2011 13h 53

La vérité stéréotypée


Les Saltimbanques, Gustave Doré, 1874, Huile sur toile, 224 x 184 cm

Avant toute chose, sachez que je conchie les gitans.

A déboulé il y a quelques jours dans la rame de métro un jeune type, rom ou géorgien, avec un gros accordéon rouge. Ce qui m’a fasciné (au lieu de m’ennuyer, puisqu’il faut convenir que ce spectacle est plutôt banal), c’était son oreille droite malformée, de laquelle partait plusieurs lobes en bataille et qui était bouchée façon calzone, couverte d’un plaid de chair, pas de trou. On aurait dit une petite tourte s’il n’y avait pas eu ces débuts de bras de pieuvre affreux… Brrrrrr ! Irrrk ! Vraiment affreux.

Le mutant s’est rapidement mis à jouer, il jouait assez bien (avec dix doigts). L’idée d’aller manger une soupe pho chez les chinois d’A&M m’a traversé l’esprit à ce moment-là, précis. Ce projet était clairement lié à l’accordéon et à l’oreille du gitan mais je ne saurais vous dire pourquoi ni comment.
Sur la banquette perpendiculaire, une magnifique fille noire, d’un noir chocolat noir, Nestlé, 99% de cacao, était emmitouflée dans une veste au col fin, fourré, avec de petites bottines en daim, classieuse absolument. Là encore plusieurs idées me traversèrent l’esprit, toutes X malheureusement (j’aspire à perfectionner mon âme sans y parvenir).

Où en étais-je ? … Ah oui ! Bref, le gitan passe dans les rangs, ramasse sa quincaille et attend de sortir à l’extrémité du wagon quand soudain plus rien, pchuiiiiiiiitt, le train s’arrête et nous nous retrouvons cloîtrés dans le tunnel suiffeux qui relie Bourse à Sentier. Classique. Classique mais cela s’est mis à durer… durer… un temps incroyable. Le voleur de poules a dès le début joué quelques mélodies très douces, en sourdine, comme pour ne pas déranger alors que tout était silencieux. On entendait le bruit des semelles de gomme faire des quarts de lunes sur le caoutchouc gris du sol. Pour vous dire l’ambiance.

Nous nous sommes tous rendu compte alors progressivement qu’il jouait (tu as entendu ?!) extraordinairement bien de l’accordéon (pour un joueur de guitare). Avec une délicatesse dans le doigté incroyable, une mélancolie qu’il n’avait pas même cherché à effleurer un peu auparavant au milieu de la cohue et des bruits de freins du trafic normal. Durant cette pause, il s’arrêtait chaque fois que la conductrice nous invitait à patienter par haut-parleur puis reprenait la B.O. vintage de notre contre-temps à tous comme si de rien n’était.

Cela dura tellement qu’il cru bon de s’arrêter au bout d’un quart d’heure, car il gênait peut-être. Deux minutes très pénibles de gêne collective plus tard, une vieille avec un accent petite retraite et cheveux jaunes lui demanda « Vous nous jouez encore quelque chose ? » (merci), et il a recommencé. Il s’était assis et il mélangea quelques Piaf avec des lambeaux d’airs traditionnels géorgiens (c’était un Géorgien… du moins je crois, parce que cela sonnait air géorgien…. je ne m’y connais pas en Géorgie mais j’ai toujours su reconnaître les airs géorgiens).

Un concert privé donc… Et la belle fille de charbon avec sa tête souple de sculpture bambara tellement 10ème arrondissement, qui souriait maintenant. Le bonheur dans le métro ! Un miracle ! Le train s’est rallumé aussitôt et est reparti. Évidemment. C’est comme ça le bonheur, c’est filant.

Au moment d’arriver au quai, toute la rame avait préparé des pièces pour ce manouche formidable (bien que répugnant avec son oreille de gamin nourri à l’amiante), qui nous avait épargné une crise de claustrophobie, avait atténué le sordide de nos destins de sacs de viande et la trouille célèbre des chiens de faïence.

Les portes se sont ouvertes et il s’est apprêté à sortir. Une dame près de lui lui a tendu son bras et il a hésité mais il a quand même pris ses pièces, par politesse, tout en nous regardant tous, nous qui l’attendions. Seulement au lieu de nous rejoindre, il est sorti du wagon comme prévu une demi-heure plus tôt, comme si de rien n’était, sans mépris ni sourire plus ou moins entendu.

J’ai remis mes centimes dans ma poche, comme tout le monde… j’ai savouré la classe intergalactique du mec, le côté « Non, là c’était cadeau, c’était de la musique pour la musique, pour le cosmos. Eh puis moi, je ne prends personne en otage, vous ne me devez rien. Je mendie toute la journée mais, comprenez bien, je n’ai jamais cessé d’être libre. »

C’est rarissime une élégance pareille. Il n’y avait rien de méchant, ce n’était pas une morgue ou un abandon, juste un point sur le i, la dissipation tranquille des malentendus de la foule. La classe le mec ! Putain… La classe !

Quand je pense à tous les ploucs que j’ai pu croiser qui n’invitent jamais au café mais se laissent en revanche toujours inviter, à tous les fous qui négocient une remise sur le journal de la veille auprès du buraliste, à tous les voleurs derrière leurs bureaux qui facturent du frais de dossier en douce ou de l’agio pour grappiller du cuivre sur le dos de la misère, je me dis qu’il est normal que la classe soit allée se réfugier tout au fond des boyaux du métro, auprès des troupeaux opprimés.

Le quai était bondé de files en mouvements. On était tous tristes et brutaux dans cet environnement, mais le musicien avait joué de la noblesse devant nous et c’était bien. On étaient sauvés maintenant. On est tous ressortis je crois la tête haute.

Ensuite je me suis dit dans l’ordre : « Je vais le raconter sur blabla », « Le romantisme du gitan c’est un poncif insupportable », « Je me dois à la vérité, fût-elle stéréotypée ».

ADDENDUM : Tandis que j’envisageais dans le tunnel une nouvelle fois de quitter la capitale invivable pour un pays lointain (la province), je reconnu des bribes de l’excellent « Adieu Paris » de la non moins excellente Berthe Sylva dans le pot pourri que nous jouait Angelo (c’était sans doute son prénom).
Chanson culte de l’entre-deux guerres finissant paradoxalement sur le définitif : « Le paradis, c’est le ciel de Paris », concept auquel je souscris, je renonçais ainsi immédiatement après l’avoir conçu à mon projet de départ… N’est-elle pas aussi étrange que l’envie de fuir, l’envie de rester ?

Commentaires (3) [Permalien]
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Commentaires

  1. jak dit :

    et à partir d’aujourd’hui, je donnerai des tas de pièces à tous les joueurs d’accordéons à oreilles multilobées. Sachant cela, tous les joueurs d’accordéon se feront une chirurgie esthétique du lobe, pour devenir riches.

  2. Marc dit :

    Ou alors il achèteront plus d’amiante pour nourrir leurs petits… :)))

  3. Padre dit :

    Ces choses là n’arrivent qu’à toi… parce que tu sais les dire. Très beau texte !



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