« Pertes humaines”, l’interview, Les Mademoiselles
Source : Les Mademoiselles
Marc Molk, artiste contemporain, est né à Marseille en 1972. Il vit et travaille aujourd’hui à Paris. Je vous présentais, il y a quelques semaines, son premier roman , “Pertes humaines”. Il a bien voulu répondre à quelques questions, en exclusivité pour les mademoiselles… Interview.
1) “Pertes humaines” est votre premier roman, comment êtes vous passé de la peinture à l’écriture ?
J’ai comme beaucoup de gens toujours écrit. Mais c’est la peinture qui m’a fait interrompre ma thèse. Pourtant j’ai toujours poursuivi ces deux voies en parallèle. Je trouve du plaisir aux deux disciplines. J’ai eu peur souvent de m’éparpiller, mais maintenant je sais que tout sert dans une vie. Souvent beaucoup plus tard.
2) La forme même du récit (des fiches) est originale, comment vous est venue cette idée ?
C’est venu de façon assez triste. C’était l’été et j’étais en Corse. Je m’en voulais d’avoir perdu plusieurs vieux amis l’année précédente. Je pensais trouver un point commun à ces gâchis, une erreur que j’aurais commise sans m’en rendre compte. Ecrire les premières fiches relevait d’une tentative d’enquête intime sur un bout de table. Je n’ai rien trouvé de cet ordre mais à la relecture j’ai été surpris. C’était émouvant, en tout cas cela m’émeuvait. En me couchant le soir, alors que je m’allongeais, un titre m’est venu subitement : “Pertes humaines”. Je ne saurais pas vous dire comment. L’idée des coefficcients en a découlé, puis la forme générale du livre. Il a d’ailleurs connu plusieurs versions. Certaines fiches du début ont été enlevées dans la version publiée. J’avais fait aussi des annexes avec des graphiques et deux index. Tout cela l’éditeur n’en a pas voulu. Tant pis.
3) Le lecteur imagine sans peine qu’il s’agit ici d’un récit autobiographique, qu’en est-il réellement ?
Pour une grande part c’est un récit autobiographique. Mais j’ai voulu éviter deux écueils : le nombrilisme et l’exhibitionnisme.
Pour le nombrilisme, qui a dû inévitablement me rattraper dans mon entreprise, j’ai fondé tous mes espoirs sur le dispositif. Je parle des personnes que j’ai perdues, pas de moi.
En ce qui concerne l’exhibitionnisme, un passage obligé de nombreux livres actuels semble consister à caser plusieurs scènes de sexe trash, sorte de garantie à la fois de transparence et d’extrémité. Mais je suis d’un naturel pudique et enrobé, et si j’écris un jour sur le sexe, ce ne sera pas comme ça. J’ai donc pratiqué l’ellipse, avec pour modèle Aznavour. Je voulais aussi jouer sur la frustration du lecteur. En signifiant explicitement que je ne racontais pas tout à certains endroits, le contrat de lecture devient celui d’une confidence, pas celui d’un strip-tease.
L’imaginaire du lecteur profite, je crois, de ces angles morts. Ils laissent un champ libre à l’extrapolation. Et puis moi la vie sexuelle des autres m’ennuie, même sous la forme de pyramides, alors je vous ai épargné la mienne.
4) Avez vous eu des “retours” de vos “pertes humaines” (celles publiées mais aussi toutes les autres), des personnes perdues de vue qui, suite à la parution du livre, vous ont recontacté ?
Rien. Vous savez, les gens placent leur fierté au même endroit que leurs émotions, alors elles se court-circuitent. De toute manière, un livre c’est une sorte de marbre. Une fois que les choses sont écrites, elles sont injustes. C’est ma version que vous lisez. Maintenant ma version est victorieuse, elle est indéniable, simplement parce qu’elle a été publiée. Alors j’imagine très bien combien ceux qui pourraient me téléphoner doivent se sentir floués. Je ne suis même pas sûr de mes sentiments présents.
Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’il n’y a pas cent cinquante personnes importantes dans une vie. Du moins à l’âge que j’ai. Et puis celles qui pourraient appeler sont trop bêtes pour le faire. Moi aussi je suis très bête. On sera juste beaucoup plus tristes quand l’un d’entre nous mourra soudainement. D’un autre côté, ça nous réserve de belles émotions bien grandes, bien puissantes. On réécrira l’histoire à ce moment-là.
5) Vous avez initié avec deux comédiens un travail de lecture filmée, pouvez vous nous en dire plus ?
J’ai enregistré des fiches lues par deux comédiens : Sarah Vermande et Nicholas Mead. C’est relativement compliqué, la lecture, cela ne correspond pas au jeu d’acteur. Il ne s’agit pas de “jouer” la fiche mais de la “lire”, et c’est très différent. J’ai ensuite réalisé une petite video pour deux de ces fiches lues afin que l’oeil s’occupe pendant que l’oreille écoute. La compression des videos sur internet ne donne qu’une idée vague des films en version normale mais ce n’est pas l’essentiel. Elles me semblent un bon moyen d’appréhender la nature du livre. J’espère avoir l’occasion un jour prochain de lire en public mon texte intégralement. Je crois être capable de le faire.
6) Quels sont maintenant vos projets, tant sur le plan de la peinture que de l’écriture ?
J’ai commencé un nouveau roman. Je dis roman mais je ne sais pas trop si c’est le mot, peu importe. Je peins et je prépare une nouvelle intervention. J’appelle ainsi une articulation entre peinture et performance. C’est très euphorisant. J’espère aussi me faire de nouveaux amis mais sans y croire vraiment. Je travaille beaucoup. J’aime voir ma fille grandir.
Merci, Marc.